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Je regrette de ne pas avoir le don d’ubiquité

Propos recueillis par Cathy Macherel, août 2003.

Un combat infatigable contre les inégalités et en particulier contre l’effritement de la sécurité sociale, mais aussi l’amour de l’art et du verbe : voilà ce qui fait courir le Genevois Albert Rodrik. Un engagement sur tous les fronts.

Durant vingt ans, Albert Rodrik a occupé des responsabilités au sein du Département de l’action sociale et de la santé (DASS), à Genève. Avec la particularité – et elle n’est pas commune – d’avoir exercé ses fonctions sous quatre magistrats de couleur politique différente (Willy Donzé, Aloys Werner, Jacques Vernet et Guy-Olivier Segond) ! L’homme est donc on ne peut mieux placé pour déplorer et analyser le découpage au sabre que subit depuis une bonne décennie notre système d’assurances sociales, thème politique numéro un en vue des élections fédérales d’octobre.
Personnes âgées, malades, handicapés, étrangers, minorités : Albert Rodrik est de tous les fronts et son action politique a le mérite de se traduire par un engagement concret au sein de nombreuses associations à but social. Curieux de tout, refusant toutes les étiquettes, l’homme possède également un goût immodéré pour le cinéma et la littérature. Entretien.

Longtemps notre système de sécurité sociale, fierté de notre pays, a semblé transcender les clivages partisans. Aujourd’hui, la sécurité sociale est devenu un terrain d’affrontement majeur sur la scène politique suisse. Que vous inspire cette évolution ?
- A vrai dire, passablement de tristesse et d’amertume. Grosso modo, durant les trente glorieuses, de 1960 à 1990, la Suisse avait réussi à construire, pierre après pierre, un système de sécurité sociale reposant sur la base d’un large compromis, comme la Suisse a longtemps su en fabriquer. Avec la crise, mais ce n’est à mon avis pas le seul facteur explicatif, cette mentalité, rassurante, a complètement changé. Il a suffi de quelques années pour qu’on en vienne à saboter l’édifice et à ériger en dogme l’idée que “la Suisse est devenue trop généreuse socialement”. Et la droite semble réellement prendre un plaisir malsain à tailler à la hache dans la sécurité sociale.
Il ne s’agit pas de faire du romantisme : il y a de vrais problèmes de finacement auxquels nos assurances sociales sont confrontées comme dans tous les pays qui nous entourent et il faut bien trouver des solutions. Mais ce qui est vraiment inquiétant, c’est ce pays, qui autrefois semblait avoir un sens immuable de la médiation, dilapide sans sourciller ce précieux héritage : la Suisse ne sait plus fabriquer des compromis politiques, il n’y a plus de débat possible face à des slogans qui posent en vérité absolue le dogme du libéralisme à outrance. Il faut un autre rapport de force à Berne pour rétablir enfin les équilibres. [...]

La politique, pour vous, c’est avant tout un travail de terrain ?
Oui, en bonne partie. Conséquence logique de vingt ans de fonction au sein du DASS, j’ai gardé de nombreux contacts avec les organismes d’aide sociale. J’essaie d’être actif auprès de nombreuses associations, du mieux que je peux.

Vous avez commencé votre carrière professionnelle au sein d’une banque… Un choix qui ne vous prédestinait pas forcément à l’action sociale et à une adhésion au PS, non ?
- Si j’ai commencé ma carrière dans une banque, c’est que c’est dans ce secteur que j’ai pu obtenir un permis de travail grâce à un concours de bonnes volontés. Je suis resté quinze ans dans la banque, mais je n’y ai jamais vu d’incompatibilité avec mon engagement à gauche qui, d’ailleurs, s’est fait très tôt. A l’université déjà, je militais pour plus de justice sociale.

Vous avez grandi en Turquie, êtes arrivé en Suisse en 1955. Quelle image gardez-vous de cette Suisse des années 50 ?
- Disons spontanément quelques jolis clichés ! Ma mère répétait toujours que la Suisse était tellement propre qu’on pouvait y manger sur le trottoir ! Et puis l’image d’une époque douce remplie de conventions amusantes : comme l’idée qu’en Suisse, “on ne téléphonait jamais aux gens après 21 heures”. Mais au-delà de ces clichés, l’impression d’une formidable capacité, en tout cas à Genève, d’accueillir l’étranger sans le contraindre à s’assimiler et à perdre ses racines. C’est vrai, il y a dans cette ville une exceptionnelle ouverture, un brassage de populations riche et formidable. En Turquie, en tant que juif séfarade, j’étais considéré comme un citoyen de 3e zone. Ici, j’ai toujours pu être un vrai citoyen.

Néanmoins, la menace d’une Suisse version UDC, aujourd’hui, n’est pas vraiment rassurante…
- Oui évidemment. Le combat pour les droits des étrangers est une lutte permanente. Rien n’est jamais acquis pour les minorités, il faut se battre tout le temps. C’est d’ailleurs surtout cela qui m’effraie: cette croyance, auprès des jeunes générations, qu’il n’y a plus de problèmes pour les minorités, toutes les minorités en général. Mais c’est un énorme leurre ! Prenez le féminisme : combien de jeunes femmes estiment que les anciennes générations ont maintenant fait le sale boulot des luttes pour l’égalité, qu’il n’y a plus à s’en soucier ? Rien ne m’énerve plus que d’entendre un tel discours et de constater à quel point les femmes continuent elles-mêmes d’adhérer aux schémas mentaux de celui qui l’asservit. Cet endormissement collectif est tout simplement terrifiant.

D’où vous vient ce souci prononcé de l’égalité homme-femme ? Il paraît que vous êtes même le seul membre masculin de Lestime, association lesbienne à Genève…
- Oui, c’est vrai ! Elles ont même dû modifier leurs statuts pour que je puisse devenir membre d’honneur ! Honnêtement, je ne saurais dire d’où me vient cette révolte contre l’inégalité homme-femme. Peut-être parce qu’elle me paraît être l’inégalité première, au sens essentiel, celle qui précède toutes les autres. Elle est complexe (puisqu’on essaie souvent de justifier cette inégalité au nom de l’amour !), sidérante : je ressens vraiment une incompréhension fondamentale, abyssale, face à cette inégalité planétaire qui perdure depuis des siècles.

Dans votre vie quotidienne, de quoi vous nourrissez-vous, intellectuellement parlant ?
- De littérature bien sûr, de cinéma – une passion qui remonte à l’enfance –, de théâtre – j’ai participé aux premiers pas du Théâtre de Carouge de François Simon –, et de manière générale de cette formidable offre culturelle dont on a la chance de bénéficier à Genève. En matière culturelle, je suis totalement boulimique. J’adore la politique, mais elle est une sacrée dévoreuse de temps et je lui en veux souvent pour cela. Rien ne m’irrite plus que de rater un marathon du CAC Voltaire à cause des séances du Grand Conseil ! Ce n’est pas une blague : je regrette vraiment de ne pas avoir le don d’ubiquité.
Oui, la culture est essentielle à ma vie, et je peine à comprendre comment certains politiciens peuvent débattre de crédits culturels sans jamais mettre le pied au théâtre ou dans une salle d’opéra ! C’est pourtant essentiel de côtoyer les acteurs de la vie culturelle pour comprendre leurs besoins. Et la règle est valable pour tout engagement : si on ne s’intéresse pas à ses semblables, si on ne cherche pas à les rencontrer, à comprendre leurs préoccupations, comment peut-on faire un bon politicien? Mais il est vrai que notre système politique de milice, certes avec tous les avantages qu’il présente, est aussi devenu très pesant : les mandats sont de plus en plus exigeants, si bien que le système tend à fabriquer des politiciens robots, stressés et déconnectés de la réalité sociale.

La population n’a pas toujours une haute opinion de la politique. De ce point de vue, quel cliché souhaiteriez-vous casser?
- La politique n’est ni sale, ni bête ; elle n’a pas de tare non plus. Elle est tout simplement ce que chacun de nous en fait. J’ai eu la chance, personnellement, de bénéficier de cette liberté au sein du DASS, d’avoir pu développer mes idées et les appliquer sans devoir faire de compromissions, mais, nuance, en ayant le souci permanent du compromis. Les bonnes solutions émergent toujours du dialogue. Je continue à suivre cette philosophie dans mon engagement politique. Placer l’être humain au cœur de la réflexion, être à l’écoute, c’est ce que j’essaie de faire, modestement.